La grève de 1963 à la Spruce Falls Power and Paper Company

Le drame de Reesor Siding est la conclusion tragique de la grève de certains employés de la Spruce Falls Power and Paper Company. Il faut savoir que la papetière Spruce Falls est composée de trois divisions principales. Il y a l'usine qui fabrique le papier journal, la scierie et les bûcherons qui travaillent dans la forêt. Cette grève oppose la compagnie à la scierie et aux bûcherons. De leur côté, les employés de l'usine sont toujours au travail. C'est cette grève qui mène ultimement à la fusillade entre les agriculteurs et les bûcherons. Selon les lois du travail de l‘Ontario, les syndiqués peuvent entreprendre légalement la grève à la papetière le 11 janvier 1963. Les bûcherons et leurs collègues de la scierie déclenchent l'arrêt de travail deux jours avant cette date, donc ils entreprennent une grève illégale[1]. Le but était de mettre de la pression sur la compagnie, car la cueillette du bois essentiel à la production du papier journal était seulement possible lors de la période du gel. Les principaux enjeux pour les bûcherons sont la semaine de cinq jours et de 40 heures de travail par semaine. De son côté, l‘usine refuse cette demande, car les dirigeants prétendent que de telles conditions sont essentielles afin d‘avoir le bois nécessaire au bon fonctionnement de l'entreprise[2].

 

 

 

Le moulin à l’époque a deux façons de récolter son bois. La source la plus importante pour l'approvisionnement de sa matière première vient des bûcherons syndiqués qui travaillent pour le compte du moulin. On estime que l'usine a besoin d'environ 450 000 cordes de bois par année afin d'assurer son bon fonctionnement. De ces 450 000 cordes, environ 330 000 sont fournis par les bûcherons syndiqués[3].  L’autre source vient des coopératives formées par des colons qui ont un droit de coupe sur leur terre. Ces colons résident dans la région avoisinante de Kapuskasing et des environs de Senneterre en Abitibi. Ces derniers qui comblent la demande de billots pour le moulin sont moins bien rémunérés. Ils ont grandement besoin de cette vente de bois en hiver afin d'avoir l’argent nécessaire pour cultiver leur terre l’année suivante. La papetière peut se servir du prix plus bas du bois des colons afin de maintenir des conditions de travail moins bonnes pour ses syndiqués. Le principal avantage de cette situation pour l'entreprise est de maintenir des salaires plus bas pour ses syndiqués. Lors des négociations entre les bûcherons syndiqués et la compagnie, cette dernière affirme que les coopératives fournissent le bois à meilleur prix. En effet, le coût d'une corde produite par les colons est d'environ 1.75$[4]. Du côté des bûcherons syndiqués, le prix de revient est d'approximativement le double.

 

 

 

Chargement de train Newaygo, c. 1940, Mauno Jansson, Ville de Hearst (Hearst). Courtoisie de la Ville de Hearst, Collection Alan Jansson 

Au début du conflit, les bûcherons syndiqués croient obtenir l'appui des colons. Ils prétendent lutter également pour eux et que la grève mènera à de meilleures conditions et à un meilleur prix de vente pour les colons. Toutefois les syndiqués n'ont pas l'appui des colons, car ces derniers ont désespérément besoin des revenus du bois afin de cultiver leur terre et payer les investissements qu’ils ont faits en prévision de la récolte de l’été. À cela s'ajoute un évènement hors de leur contrôle qui vient mettre des bâtons dans les roues. Au même moment que la grève est déclarée, le principal client de la Spruce Falls, le New York Times, est aux prises avec la grève de ses imprimeurs. Cela fait en sorte que le moulin peut freiner sa production de 30%[5]. Ce ralentissement est une bénédiction pour l'entreprise qui peut continuer ses activités normales grâce aux bois des colons. Cette situation fait que lors des premiers mois de la grève, les bûcherons syndiqués commencent à entraver la vente de bois des colons à l'usine. Parmi les tactiques d'intimidation, on barre des chemins, on menace des camionneurs, on décharge des camions de bois et on va jusqu'à éparpiller dans la forêt les billots de bois coupé par les colons[6]. Bref on utilise tous les moyens possibles à notre disposition pour que cesse cet approvisionnement en bois au moulin qui diminue grandement le pouvoir de négociation des syndiqués. Ultimement, les colons vont commencer à protéger le fruit de leurs labeurs entassés dans les sidings. Ces sidings sont des lieux stratégiques, car ces gares ferroviaires servent de lieu d'entreposage du bois en attendant leur transport en direction du moulin. À Reesor Siding, les colons commencent à prendre des tours de garde la nuit afin de protéger leur gagne-pain, certains vont même jusqu'à apporter avec eux des fusils de chasse[7].

 

Voici une photo de la couverture du livre Défenses légitimes de Doric Germain. On voit sur la couverture du livre, l'endroit de la confrontation de Reesor Siding, c’est la seule photo d'époque à ma disponibilité qui montre les lieux de l'événement.

 Défenses légitimes par Doric Germain | Leslibraires.ca 

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[1] Marco Dubé et Stéphane Laberge, Coup de feu dans le noir : témoignages de ceux qui ont vécu Reesor Siding, (Radio-Canada, 2003)

[2] L'Action : quotidien catholique, 1963-02-12, Collections de BAnQ. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3491479

[3] The Ottawa Citizen, Sat, Dec 7, 1963 , p. 88                                                                https://www.newspapers.com/image/457571978

[4] Doric Germain, Défenses Légitimes, (Le Nordir Collection Rémanence, 2003), p. 43

[5] Doric Germain, Défenses Légitimes, (Le Nordir Collection Rémanence, 2003), p. 85

[6] La tribune, 1963-12-07, Collections de BAnQ. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/3638376?docsearchtext=Reesor%20Siding

[7] La tribune, 1963-12-07, Collections de BAnQ.

La grève de 1963 à la Spruce Falls Power and Paper Company