Origines du conflit
Afin de bien comprendre la tragédie qui a eu lieu à Reesor Siding, il est primordial de connaître les évènements précurseurs. À mon avis, l’élément déclencheur remonte au début du XXe siècle lorsque le mouvement colonisateur canadien-français s‘étend à la région de Kapuskasing. Avant cette diaspora, le portrait démographique de la région est totalement différent. En effets, les francophones sont quasi inexistants avant les années 1900, alors qu’au moment du drame de Reesor Siding en 1963 des villes et villages comme Hearst, Opasatika, Val Rita et plusieurs autres sont peuplés par une forte majorité de francophone. La plupart des acteurs sur les lieux du drame dans la nuit du 10 au 11 février sont francophones. Cependant, ces francophones sont arrivés dans le coin lors de plusieurs vagues successives de 1900 à 1963. Ceux qui travaillent pour l'usine sont des francophones qui sont installés dans la région depuis le plus longtemps. La plupart d’entre eux sont natifs de la région. Ils sont bien implantés dans la communauté de la ville de Kapuskasing et plusieurs d'entre eux peuvent très bien se débrouiller en anglais. Du côté des colons, plusieurs sont natifs du Québec où ont grandi en campagne sur la ferme familiale[1]. Les contacts avec la ville centrale plus anglophone de Kapuskasing sont plus rares ce qui fait en sorte qu’ils parlent seulement le français. Une certaine rivalité, pour ne pas dire une haine, existe entre ces deux groupes.
Voici une photo de la première gare de train à Kapuskasing qui portait le nom de MacPherson à l'époque. Cette photo, montre comment les Canadiens français et les autres colons se sont rendus dans le Nord-Est ontarien lors de la colonisation de la région.
Sources: Archives de la Ville de Kapuskasing/Musée Ron-Morel

Cette situation est sans aucun doute le prélude à la tragédie. Il faut tout d’abord se rappeler que Kapuskasing et le Nord-Est ontarien furent une terre d'accueil importante lors de la diaspora canadienne-française. En effet, l’arrivée des Canadiens français dans la région de Kapuskasing est grandement attribuable au mouvement de retour à la terre prôné par les autorités ecclésiastiques[2]. D'ailleurs, le but ultime était d’installer plusieurs familles catholiques dans la région afin d’en faire des cultivateurs. C’est ainsi que de nombreuses familles se sont installées sur des terres qu’on avait vantées pour leur fertilité[3]. Une grande partie du nord de l’Ontario se situe dans la grande zone argileuse. Les terres de cette région ont été analysées soigneusement par des experts. Les agronomes qui avaient étudié les terres avaient raison, la terre de la région était bel et bien de très bonne qualité. Cependant, à cause du dégel tardif au printemps et du gel hâtif à l'automne les experts en agriculture n'avaient pas bien prévu les obstacles pour les agriculteurs[4]. Cette difficulté à obtenir des récoltes décentes en plus de multiples autres problèmes comme les mouches noires et le coût élevé des produits en raison de l'éloignement fera en sorte que l'agriculture dans la région ne sera pas aussi florissante qu’anticipée par les autorités. C'est ainsi que de nombreux colons délaissent partiellement ou complètement l’agriculture au profit de la coupe du bois. Les industries forestières locales procurent un salaire et des revenus stables grandement appréciés. Les occasions d’emplois comme bûcherons sont nombreuses et faites sur mesure pour les francophones de la région de Kapuskasing. En effet, il fallait seulement être fort physiquement et l'éducation n'était pas un pré requis. De plus, un adolescent pouvait très bien répondre aux critères d'embauche, ce que les familles nombreuses des Canadiens français appréciaient. beaucoup[5]. De leur côté, les agriculteurs qui n’avaient pas encore délaissé leur terre obtiennent du gouvernement ontarien un droit de coupe. Cette situation leur permet d’avoir du bois de chauffage pour l’hiver et de vendre le surplus. De cette façon, les agriculteurs peuvent obtenir un revenu d’appoint durant les mois difficiles de l‘hiver et compenser pour les terres peu rentables. Cela fera en sorte que la plupart des habitants de Kapuskasing et de la région finiront par travailler pour le compte de la Spruce Falls. Tandis qu’une minorité de personnes tenteront tant bien que mal de vivre, ou plutôt de survivre, de la terre. Le conflit de Reesor Siding marque un point tournant dans l’histoire de la région. À la suite de ce drame, la plupart des agriculteurs de la région qui persistait encore à vivre de l’agriculture délaissent les terres pour se tourner vers l'industrie forestière[6]. Donc le drame de Reesor Siding n'aurait jamais eu lieu si tout le contexte que je viens d'expliquer n'avait pas été présent.
Photo d'un camp de bucheron dans les environs de Hearst datant de l'an 1954, : Joseph David Levesque, Ville de Hearst (Hearst). Courtoisie de la Ville de Hearst, Collection Levesque.

-------------------------------------------------------------------------------------------------
[1] Doric Germain, Défenses Légitimes, (Le Nordir Collection Rémanence, 2003), p. 11-157
[2] Benoît-Beaudry Gourd, La colonisation des Clay Belts du Nord-Ouest québécois et du Nord-Est ontarien : étude de la propagande des gouvernements du Québec et de l’Ontario à travers leurs publications officielles (1900-1930) . Revue d'histoire de l'Amérique française 27, no 2 (1973) : p. 235–236. P 247
[3] Le Droit, 1921-06-20, Collections de BAnQ
[4] The equity, 1940-11-28, Collections de BAnQ.
[5] Coulombe, Danielle. L’incidence de l’éducation dans la création d’une communauté franco-ontarienne : le rôle du clergé et la contribution des sœurs de Notre-Dame du perpétuel secours à Hearst, 1917-1942 , PhD diss., l’Université Laval, (1997)
[6] Doric Germain, Défenses Légitimes, (Le Nordir Collection Rémanence, 2003), lodiciquarte

